Premières remarques sur le premier tour

Premières remarques sur le premier tour

L’historien Roger Martelli analyse pour regards.fr les résultats de ce premier tour des élections présidentielles.

L’abstention
Globalement (19 %), elle est dans ses basses eaux, supérieure au taux exceptionnel de 2007 (16,2 %), nettement inférieure à celui de 2002 (28,4 %), au niveau des abstentions des années 1980. La hiérarchie territoriale est sans surprise : à l’exception de la Corse, les plus forts taux correspondent à la vieille France industrielle et urbaine ; les régions de moindre urbanité et de dynamisme démographique et économique enregistrent au contraire des taux plus faibles. En fait, l’abstention est particulièrement concentrée : dix départements seulement sont au-dessus de la moyenne nationale, dont six dans la région parisienne.

La droite
Avec 56,4 % des voix, la droite (Modem inclus) obtient son plus mauvais score depuis 1988 (50,8 %). L’effondrement de Nicolas Sarkozy par rapport à 2007 (de 31,2 % à 27 %), ajouté à l’effondrement de François Bayrou (de 18,6 % à 9 %), n’est pas compensé par l’avancée de Marine Le Pen (de 13,5 % à 18 %). En droitisant son discours, Nicolas Sarkozy n’a pas réussi son opération de 2007 : cette fois, il n’a pas pu contenir la poussée de l’extrême droite et il a fait fuir une part de l’électorat centriste que François Bayrou n’est pas parvenu à agréger cette fois. Marine Le Pen a réussi pour l’essentiel son pari : elle fait un peu mieux que son père en 2002 (17,9 % contre 16,9 % sur l’ensemble du territoire national). Elle est au-dessus de la moyenne dans 12 régions et 54 départements. Ses scores départementaux vont de 27 % dans le Vaucluse à 6,2 % à Paris. Deux départements seulement (Hauts-de-Seine et Paris) la laissent au-dessous du seuil des 10 %. Le littoral méditerranéen et l’Est (auxquels s’ajoute désormais la Corse) donnent ses points forts à l’implantation frontiste, prolongeant la nationalisation amorcée dans la décennie précédente. Le ressentiment, qui est depuis toujours le ressort premier de la droite extrême, continue de se nourrir du désarroi des classes populaires et des couches dites moyennes.

Hollande et Joly
Avec un total de 43,6 %, la gauche se trouve à ses plus hautes eaux depuis 1995 (40,6 %). Mais elle reste au-dessous de ses scores des années 1970-1980 (46 % en 1974, 46,8 % en 1981, 45,2 % en 1988). Pour l’instant elle bénéficie avant tout de la division profonde de la droite française, que seule la dynamique « libérale-populiste » de Sarkozy avait pu surmonter en 2007. François Hollande obtient le meilleur score d’un candidat socialiste depuis François Mitterrand (34,4 % en 1988). En prenant le pas sur le Président sortant, il se place en position très favorable pour le second tour, d’autant plus que la droitisation encore accentuée de la campagne de Nicolas Sarkozy risque d’accentuer le désarroi à droite, sans convaincre pour autant la totalité de la famille d’extrême droite. L’électorat socialiste du premier tour est bien réparti sur tout le territoire national : il est au-dessus de sa moyenne nationale dans 9 régions et 43 départements. Le vote Hollande continue de s’appuyer sur les espaces de force ancienne du socialisme français (Nord, Sud-Ouest, Massif central) et sur les terres plus récentes de l’Ouest.Eva Joly n’a pas réussi son pari. En désignant une candidate de la « société civile » et en l’appuyant sur la dynamique d’une nouvelle structure (EE-LV), les écologistes pensaient marquer la campagne électorale comme ils n’avaient jamais su le faire jusqu’alors. Mais ils ont sous-estimé les caractéristiques de l’élection présidentielle. En mettant l’accent sur les législatives suivantes et en faisant le choix d’un accord électoral a minima avec le PS, ils ont brouillé leur image. D’un côté, un parti comme les autres, force d’appoint pour des majorités dominées par les socialistes ; de l’autre côté une candidate, plutôt portée par la gauche des Verts et oscillant entre le discours écologiste et l’affirmation d’une radicalité cette fois bien monopolisée par la dynamique Mélenchon. En 2002, Noël Mamère avait su incarner une certaine radicalité positive ; en 2007, Dominique Voynet n’avait pas pu promouvoir efficacement une voie écologiste indépendante et audible. Au final, malgré une campagne honnête et courageuse, Eva Joly ne mord ni sur les couches à la recherche de novation, ni sur les franges radicales ; elle se trouve ainsi plus près de 2007 que de 2002.

Le vote Mélenchon
Paradoxalement, alors que le résultat de Jean-Luc Mélenchon apparaît comme exceptionnel et prometteur, il a été vécu comme une déception par bien des militants et des observateurs. Depuis Georges Marchais en 1981, aucun candidat à la gauche du PS n’avait obtenu le mythique « score à deux chiffres ». Mélenchon, cette fois, le dépasse sensiblement. Ce n’est rien de rappeler, bien sûr, que le candidat du Front de gauche a fait exploser les niveaux très bas du score communiste de 2002 et de 2007. Mais il n’est pas anodin de relever qu’il est sensiblement au-dessus (+ 2,2 %) du total des voix du PCF et de l’extrême gauche en 2007. Sans doute reste-t-il encore au-dessous du même total enregistré en 2002 (- 2,8 %) et en 1995 (- 2,8 %). Or même ces deux derniers points de repère sont plutôt encourageants pour le Front de gauche : en 1995, le PCF – alors représenté par Robert Hue – n’avait pas dépassé le seuil de 8,6 % ; en 2002, les candidats issus du trotskisme avaient dépassé de peu la barre des 10 %, mais en ordre dispersé. Cette fois, le score de la gauche d’alternative (13,1 %) est en presque totalité concentré sur le score du fondateur du Parti de Gauche. La gauche de gauche a donc connu une longue période où son niveau électoral était élevé et bien regroupé sur le vote communiste (1936-1978), puis une période de vote relativement élevé mais de plus en plus dispersé (1978-2002) et, enfin, un moment à la fois d’extrême dispersion et de recul global (2002). Le vote de dimanche annonce la possibilité d’un vote à nouveau concentré et renforcé. Au fond, la déception relative d’un soir ne devrait pas conduire à sous-estimer deux données, peut-être oubliées dans l’enthousiasme d’une fin de campagne débridée : ce n’est pas la première fois que s’observe, à la gauche de la gauche, le décalage entre la densité militante et la dynamique électorale (Georges Marchais en avait été déjà victime en 1981) ; ce n’est pas d’un claquement de doigt que l’on surmonte les lourds handicaps des retards accumulés sur quelques décennies. La campagne de 20012 aura simplement permis de remettre quelques idées simples au cœur du débat public. Et tout d’abord celle qui postule qu’une démarche combinant radicalité et souci d’efficacité, désir de rupture et sens de la majorité nécessaire, n’est pas en France vouée à la marginalité. Ensuite, celle qui se persuade que pour agir au cœur de la gauche et non sur ses marges, la gauche bien à gauche doit être rassemblée, dans la pluralité la plus vaste de ses pratiques, de ses cultures, de ses sensibilités et de ses générations. A contrario, le camouflet du NPA et de LO confirme, comme il l’avait fait en 2007 pour l’ensemble de la gauche alternative, que la division et l’étroitesse sont mortifères. D’ores et déjà, la dynamique militante du Front de gauche, appuyé sur le talent incontesté, la chaleur et la sincérité du candidat Jean-Luc Mélenchon, a marqué toute une campagne de son empreinte et, en partie du moins, de ses résultats. Si l’on veut que l’essai de 2012 soit transformé dans les échéances suivantes, il ne faut donc surtout pas revenir en arrière. Si une exigence doit se faire sentir, c’est celle qui affirme tranquillement qu’il faut poursuivre dans la voie du Front de gauche. Mais vouloir poursuivre n’est pas incompatible avec l’envie de faire évoluer, et s’il le faut de transformer l’outil. Le succès et la relative déception peuvent alors être des ferments utiles, encourageant à repérer ce qui freine encore l’expansion du Front et, au contraire, à valoriser ce qui lui a permis d’engranger de premiers résultats.

La répartition territoriale du vote Mélenchon est en tout cas bien équilibrée : 12 régions et 44 départements au-dessus de la moyenne nationale, pour une fourchette plutôt resserrée (entre 17 % en Seine-Saint-Denis et 7,2 % dans le Bas-Rhin). Alors que la rétraction du vote communiste après 1978 s’était accompagnée de sa dénationalisation, la distribution du vote Mélenchon en fait d’emblée un phénomène national, sans zone de dangereuse marginalisation. La ventilation départementale et les calculs d’évolution par rapport au vote communiste d’hier et au total PC-extrême gauche suggère que la carte du Front de gauche juxtapose deux composantes prometteuses : celle de l’espace électoral traditionnel du communisme français (l’Ile-de-France, le Nord-Pas-de-Calais, les contreforts du Massif central, le littoral méditerranéen) et celle des terres historiques de la gauche non-communiste, dans le Sud-Ouest, dans l’Ouest ou dans les Alpes. Cette juxtaposition confirme que le pari d’une gauche de gauche capable de disputer au socialisme l’hégémonie intellectuelle et morale n’a rien d’une utopie sans fondement. Encore ne faut-il sous-estimer ni l’importance des acquis de trois années expérimentation, ni l’ampleur des mouvements qu’il reste à accomplir.

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