Espérance et rassemblement, les sillons du succès

Dans le cadre du Front de gauche des intellectuels, Roger Martelli revient sur un débat fort riche au sein du Comité national de campagne au cours de sa réunion du 29 novembre. Son texte invite au débat et aux réactions. N’hésitez pas à intervenir, y compris en diffusant à vos amis sur les réseaux sociaux.

Une fenêtre exceptionnelle s’ouvre pour le Front de gauche et ses candidats. Dans le même moment, la gauche de gauche n’est pas sortie de la phase de difficultés qui limite son empreinte sur le paysage politique français. Les sondages, plutôt encourageants pour Jean-Luc Mélenchon, laissent encore entrevoir un niveau historiquement bas pour le total des candidatures à la gauche du PS.

De l’utilité du vote

Comment s’en étonner ? Au fond, les données fragiles des sondages ne font que confirmer ce que nous savons déjà : la crise qui s’approfondit génère de la colère et de l’indignation, mais celles-ci nourrissent tout autant la résignation et/ou le ressentiment que la combativité. Or la résignation porte vers le vote utile et l’abstention, tandis que le ressentiment pousse vers l’absurdité du vote frontiste.
Pour nourrir la combativité et rendre possible un vote élargi en faveur du Front de gauche, l’objectif stratégique est donc de faire reculer la résignation et le ressentiment. La campagne électorale est, bien sûr, l’occasion de « faire la différence », y compris à l’intérieur de la gauche. Si l’on choisit le Front de gauche au premier tour, c’est que l’on juge ce vote plus « utile » que d’autres. Mais, précisément, la différence n’est ressentie par l’électeur que s’il est parvenu, auparavant, à discerner l’utile et le moins utile.
L’utilité du Front de gauche ne sera effective que si l’on parvient à opposer, à la résignation et au ressentiment, l’espérance et le rassemblement : espérance face à la crise et rassemblement contre la droite. L’efficacité d’une campagne électorale se mesurera donc à la capacité que les militants du Front de gauche manifesteront à tracer patiemment deux sillons en même temps. L’espérance prendra corps, si et seulement si s’installe la conviction que la crise n’est pas un horizon indépassable et que « l’on peut » s’en sortir. Toutefois, le « on peut » n’a de sens que s’il s’accompagne d’une désignation des conditions auxquelles « on peut » dégager des solutions aux blocages actuels de nos sociétés. On peut, mais comment ? Or ces conditions sont politiques au sens forts du terme : elles supposent des choix efficaces et des rassemblements autour de ces choix.

Deux sillons
Comment énoncer de façon simple les deux sillons à suivre ? Le premier découle de la conviction que le moment présent rend une idée plus audible que par le passé : la crise est trop profonde pour que l’on puisse se contenter des demi-mesures. En France (Sarkozy) ou en Grèce (Papandréou), à droite ou à gauche, on a choisi de ne pas prendre le mal à sa racine. On a décidé de laisser la main aux circuits financiers et on s’est orienté vers la rigueur, dans la logique du Pacte de stabilité européen. Nous en constatons le résultat : tout à la fois, une croissance en panne et des difficultés éprouvantes pour la vie de tous les jours. Pourquoi continuer ce qui a échoué ? Le réalisme, en fait, a changé de camp. Pour améliorer la situation, même un peu, il faut aller à la racine des choses. L’efficacité immédiate suppose de contredire trois tendances installées en même temps :

– la dominante écrasante du secteur financier.
– le choix de l’austérité et de la rigueur.
– la logique technocratique de la « gouvernance ».

Or, pour parvenir à contrecarrer ces trois logiques négatives, on a besoin de dynamique politique. Cela conduit au deuxième sillon à tracer. La situation politique actuelle est préoccupante : parce que la droite durcit ses positions ; parce que l’abstention devenue structurelle délégitime le fonctionnement des institutions. Or cette situation ne relève d’aucune fatalité. Depuis trois décennies, beaucoup de choses ont abouti, non pas à la disparition de la gauche et de la droite, mais à la dilution de leurs frontières. À gauche, c’est le résultat d’un choix, esquissé pour la première fois par Mitterrand en 1988. Il consiste à dire que, dans une phase d’incertitude politique, l’essentiel pour gagner est de gagner sur la part la plus hésitante du camp d’en face. Les victoires électorales, dit-on alors, se jouent au centre.

Or, en choisissant la méthode centriste, contrairement aux attentes, on a moins gagné sur le centre qu’on n’a perdu sur la gauche. Les socialistes ont voulu grignoter les marges de la droite ; en fait, ils ont délité le noyau de la gauche, notamment du côté de ses composantes populaires. Résultat : aux élections les plus stratégiques, la gauche n’a gagné qu’une seule fois depuis 1988. Le réalisme politique voudrait que l’on en tire les leçons. Si la gauche veut battre la droite, elle doit avant tout dynamiser son noyau, autour de valeurs et de perspectives transformatrices, bien à gauche par conséquent. Le moins qu’on puisse dire est que François Hollande ne s’oriente pas dans cette direction. Au premier tour, le vote en sa faveur n’est donc pas le vote le plus utile face à la droite.

Si nous suivons cette double piste, si nous l’argumentons par tous les moyens, par du discours et par des propositions, par du rationnel et par du sensible, nous pouvons marquer l’espace politique. Et, ce faisant, nous romprons avec le cycle infernal qui marginalise la gauche de gauche et qui fragilise la gauche tout court.

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