Le totalitarisme de la notation

Tous les débats actuels concernant les annonces faites par les agences de notation semblent négliger la question préalable, mais pourtant essentielle : pourquoi noter ?

Source : Placeaupeuple2012

C’est une évidence, clament les experts en économie et les idéologues libéraux. Il faut bien évaluer, juger et sanctionner le cas échéant. Les « acteurs » ne peuvent pas être laissés sans contrôle. Chacun y va de son analogie. L’un dit que la note n’est qu’un instrument de mesure, comme le thermomètre, et de même que le thermomètre n’est pas la cause de la fièvre, la note n’est pas responsable de la crise. La note est comme un feu tricolore, dit l’autre. Et de même que l’on peut toujours se passer de feu tricolore, mais à ses risques et périls, on peut ne pas suivre les conseils de la note, mais ce serait folie. Nous pouvons relever plusieurs illusions derrière ces fausses évidences. La première c’est que les décisions politiques, doivent être notés pour être évaluées. La seconde c’est que la notation doit être le fruit d’institutions prétendument indépendantes. La troisième c’est que la note est objective et qu’il serait fou d’y déroger.

La notation, ou l’hégémonie néolibérale
Ces trois évidences sont en fait le fruit d’une idéologie qui masque son caractère en faisant croire à sa nécessité objective. Frédéric Lordon a bien montré comment le paradigme utilitariste néoclassique s’est imposé à tous les champs de l’activité humaine, à commencer par le champ du savoir où sévit le primat de l’économie financière. Cette hégémonie se fait totalitaire car tous les domaines d’activité sont aujourd’hui concernés : les enfants doivent être notés et classés selon leur dangerosité présumée dès trois ans ; les personnels doivent être le fruit d’une notation annuelle, en appliquant partout le management dit « par projet », qui conduit chacun à être sans cesse sous la pression psychologique d’auditeurs prétendus indépendants ; les thérapies qui, comme la psychanalyse, refusent la notation sont décriées et rabattues au rang de croyances analogues aux rebouteux. Et l’on pourrait trouver mille autres exemples de l’expansion de l’idéologie de la notation.

L’Humain, un être non quantifiable
On confond pourtant ici évaluation avec notation. L’apparente objectivité d’une note fait oublier que précisément, l’Homme, pris individuellement ou collectivement en peuple, n’est pas un objet soumis à la quantification. La part de subjectivité, de volonté et de projection ne sont pas assignables à des unités numériques.
En matière de politique publique, les notes comptables sont si abstraites que l’on met sur le même plan de bonnes et mauvaises dettes, des investissements productifs ou nuisibles. En matière privée, les profits tirés d’une production réelle sont comparés aux montages fumeux, destructeurs d’emploi, qui font monter artificiellement les profits financiers.
Quant à la neutralité et l’objectivité des agences de notation, la récente nomination de trois dirigeants issus du monde financier en Italie, en Grèce et à la tête de la Banque centrale européenne, montrent qu’ici le monde libéral tisse sa toile, confondant les conseillers et les acteurs, si bien que les prophéties des agents économiques ont une part d’auto-réalisation.

La souveraineté privatisée
Ainsi, la notation fait partie de cette « Barbarie douce » qu’a dénoncé Jean-Pierre Le Goff. Il y va du totalitarisme de l’idéologie libérale qui envahit chaque pan de notre vie et par lequel nous reprenons sans le savoir ses valeurs. Et pourtant l’humanité a inventé d’autres moyens de juger les actions. On appelle cela la démocratie et la vie politique. Déjà la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen précisait dans son article 15 que : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. » Il y va d’un acte politique relevant de la souveraineté populaire qui ne peut être confisqué par les intérêts privés d’agences servant une idéologie particulière.

l’auteur : Benoit Schneckenburger
Écrivain et professeur de philosophie, Benoit Schneckenburger.
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